*Les opinions exprimées dans ce blog sont celles de l’auteure et ne reflètent pas nécessairement les positions du Groupe de la Banque africaine de développement ou de l’initiative EInA.
Le défi de l’emploi en Afrique du Nord est, au fond, un défi de croissance des entreprises. Les pays de la région peinent à créer suffisamment d’emplois salariés - en particulier des emplois salariés formels - pour absorber l’arrivée de nouvelles cohortes de jeunes sur le marché du travail. Dans ce contexte, l’entrepreneuriat et la croissance des petites entreprises ne relèvent pas seulement d’une aspiration sociale ; ils constituent aussi une voie concrète vers les moyens de subsistance, les gains de productivité et la création d’emplois.
Un paradoxe structurel
Les diagnostics récents conduits par la plateforme EInA au Maroc et en Tunisie mettent en évidence une tendance récurrente : une forte intention entrepreneuriale qui coexiste avec une croissance limitée des entreprises.
Au Maroc, plus de 70 % des entrepreneurs opèrent dans le secteur informel, près de 50 % sont travailleurs indépendants et environ 40 % dirigent des entreprises comptant seulement un à trois employés (EInA, 2023, p. 10). L’accès au financement est largement perçu comme une contrainte : près de 90 % des entrepreneurs établis le considèrent comme un obstacle majeur, alors qu’une minorité seulement sollicite un crédit bancaire (EInA, 2023, pp. 17-18). L’autofinancement demeure la principale source de financement - 66,8 % chez les entrepreneurs d’opportunité et 72,4 % chez les entrepreneurs de nécessité - tandis que le recours aux banques et autres institutions financières est bien plus faible, à hauteur de 10,6 % et 6,3 % respectivement ; la demande déclarée de crédit bancaire reste elle aussi limitée, à 9,5 % et 4,8 % (EInA, 2023, p. 18). Cela suggère que le déficit de financement ne relève pas uniquement d’un problème d’offre, mais aussi de la taille des entreprises, de l’informalité, de la productivité et de l’adéquation entre les produits disponibles et la réalité des entrepreneurs.
Le profil entrepreneurial de la Tunisie met en évidence un décalage similaire. Seuls 18 % des entrepreneurs établis ont financé leur projet d’investissement via une institution financière, tandis que 65,8 % des entrepreneurs établis et 70,2 % des entrepreneurs potentiels font état de besoins de financement non satisfaits (EInA, 2025, pp. 16-17). La demande de services d’accompagnement est également élevée : 66,8 % des entrepreneurs établis et 72,4 % des entrepreneurs potentiels déclarent des besoins d’accompagnement non couverts (EInA, 2025, p. 17). Autrement dit, améliorer l’accès au financement en Afrique du Nord ne consiste pas seulement à accroître les volumes de crédit. Il s’agit aussi de concevoir des instruments plus adaptés aux modes de fonctionnement réels des entrepreneurs.
Conception des produits financiers et comportement entrepreneurial
Les instruments de crédit conventionnels reposent généralement sur des calendriers de remboursement fixes qui transfèrent une part importante du risque vers l’emprunteur. Pour les micro-entrepreneurs et les entrepreneurs de nécessité, dont les flux de trésorerie sont volatils, de telles structures peuvent apparaître prohibitives. La faiblesse de la documentation, l’informalité ou l’absence d’historique de crédit peuvent en outre limiter l’accès au financement formel.
Le Point cardinal 1 de la vision du Président de la Banque africaine de développement - « Renforcer l’accès au capital : mobiliser les ressources financières de l’Afrique » - identifie à juste titre le financement comme un levier central de la transformation du continent. Dans le prolongement de cette vision, la vraie question de politique publique n’est pas seulement de savoir comment élargir l’accès, mais comment rendre cet accès réellement efficace. La participation des entrepreneurs au système financier formel dépend non seulement de la disponibilité du capital, mais aussi de la conception des instruments financiers. Les caractéristiques des produits - notamment la répartition du risque, les exigences de garantie, la flexibilité du remboursement et la structure contractuelle - influencent à la fois l’accès et l’utilisation.
Élargir la diversité des instruments financiers peut donc permettre une meilleure adéquation entre les mécanismes de financement et les besoins des entreprises. Lorsque les entreprises sont petites, informelles et exposées à une demande instable, la structure du produit peut compter autant que l’existence du produit lui-même.
Le rôle de la finance participative
La finance participative (islamique) peut être comprise comme un ensemble de formes contractuelles capables de reproduire des fonctions économiques proches de la dette ou des fonds propres. Certains instruments - tels que la Moucharaka et la Moudaraba - fonctionnent comme du quasi-capital, avec des rendements liés à la performance de l’entreprise plutôt qu’à un taux d’intérêt fixe. D’autres se rapprochent davantage d’une dette adossée à un actif dans leur profil de flux de trésorerie. L’enjeu de politique publique est d’élargir la gamme d’instruments - notamment ceux fondés sur le partage des performances - afin que le financement corresponde mieux aux profils de risque et aux préférences des TPME.
En théorie, de telles structures peuvent répondre à certaines contraintes observées dans le financement des TPME, notamment les perceptions de surendettement, la dépendance aux garanties et les préférences pour des formes contractuelles alternatives. En même temps, la finance participative s’inscrit dans des cadres réglementaires et opérationnels qui présentent leurs propres défis. La capacité institutionnelle, la clarté juridique et la profondeur du marché demeurent des déterminants essentiels de son efficacité.
La finance participative importe donc moins comme niche alternative que comme rappel d’un principe plus large : l’inclusion financière progresse lorsque les entrepreneurs disposent d’instruments dont la logique de partage du risque, le profil de remboursement et la structure contractuelle correspondent à la réalité de leurs activités.
De l’inclusion financière aux résultats en matière d’emploi
L’objectif de la réforme du secteur financier n’est pas la diversification financière pour elle-même, mais l’amélioration de la manière dont le système financier oriente les ressources vers les entreprises et les activités productives, afin de soutenir la croissance de la productivité et la création d’emplois.
Pour que les TPME passent d’activités de subsistance à des entreprises orientées vers la croissance, les instruments de financement doivent refléter leurs profils de risque, la dynamique de leurs flux de trésorerie et leurs réalités opérationnelles. Diversifier les produits financiers - y compris à travers des mécanismes de partage du risque - peut être considéré comme une stratégie visant à renforcer la résilience et l’inclusivité des écosystèmes.
Dans cette logique, les efforts en cours pour concevoir des mécanismes de financement innovants - tels que des véhicules d’investissement d’impact ciblant des chaînes de valeur à fort potentiel - cherchent à aligner les incitations financières sur les objectifs de création d’emplois. L’enjeu reste d’améliorer l’efficacité et l’inclusivité des systèmes financiers afin qu’ils soutiennent plus efficacement la croissance des entreprises.
Renforcer les perspectives d’emploi en Afrique du Nord exige des réponses structurelles. Cela implique d’examiner l’architecture des produits financiers et de veiller à ce que les écosystèmes de financement répondent à l’hétérogénéité des entrepreneurs. La réponse aux défis de l’emploi dépendra non seulement de la disponibilité du capital, mais aussi de l’adéquation des instruments par lesquels ce capital est déployé.
*Ce billet est le premier d’une série consacrée aux contraintes structurelles qui freinent l’entrepreneuriat en Afrique du Nord. Les prochains billets aborderont la réforme réglementaire, les capacités managériales et l’accès au marché.
Références
1. EInA (2023). Profil entrepreneurial du Maroc - Note synthétique. Pages citées dans le texte : 10, 17-18.
2. EInA (2025). Le Profil Entrepreneurial de la Tunisie : Défis, opportunités pour l’emploi et implications des politiques. Pages citées dans le texte : 16-17.
Par Khardiata TALL, Consultante en Développement International