À travers l'Afrique, les plans nationaux de développement se multiplient, affichant des objectifs parfois très ambitieux combinant accélération de la croissance, transformation des économies, créations d'emplois de qualité. Pourtant, dans de nombreux cas, ces objectifs peinent à se traduire en opportunités concrètes.
Adopté en mai 2025, Tchad Connexion 2030 (TC2030) illustre à la fois cette ambition et ce défi. Avec 30 milliards USD d'investissements projetés, un objectif de croissance de 8 % par an et la promesse de sortir 2,5 millions de Tchadiens de la pauvreté d'ici 2030, le Plan propose une vision structurée de transformation économique. Avec ses quatre domaines (infrastructures, politiques sociales, développement économique et environnement des affaire), il comporte 17 programmes et plus de 268 projets et réformes. Le Forum sur le commerce et l’investissement UAE–Tchad, tenu à Abu Dhabi les 10 et 11 novembre derniers, réunissant bailleurs de fonds et investisseurs privés, avait pour objectif de mobiliser le financement nécessaire à sa réalisation.
Cependant une question essentielle demeure : quels sont les facteurs qui permettront réellement de transformer cette vision en emplois à grande échelle ? Car l'histoire des plans africains est jalonnée de bonnes intentions qui se sont heurtées aux mêmes obstacles : une croissance concentrée sur des secteurs à forte intensité capitalistique – et donc peu créateurs d'emplois-, un secteur privé qui peine à se développer, un capital humain sous-investi, des réformes annoncées mais parfois peu appliquées, et une capacité d'exécution qui s'essouffle à mi-parcours. Le Tchad a déjà été confronté à ce défi : son Plan National de développement « PND 2017-2021 » lancé en 2016, avait suscité plus de 20 milliards de dollars de promesse en investissement. Mais dix ans plus tard, les résultats en matière d’impact économique et de création d’emplois restent peu documentés, suscitant des interrogations sur son succès.
En s'appuyant sur les dynamiques du marché du travail tchadien, cet article met en lumière quatre leviers déterminants pour faire de Tchad Connexion 2030 un véritable moteur de création d'emplois et pointe les risques qui, s'ils ne sont pas anticipés, pourraient conduire à une croissance sans prospérité.
1. La composition de la croissance compte plus que son volume
Le scénario de croissance du plan projette une progression moyenne annuelle de 8 % sur 2025-2030, tirée en grande partie par le secteur secondaire (+11,4 % par an). La croissance projetée du secteur primaire est quant à elle, portée essentiellement par l’extraction minière (+37 %) qui est, faut-il le rappeler, un secteur capital-intensif et ne pouvant générer que peu d'emplois locaux par dollar investi. Le plan prévoit également des investissements massifs dans les infrastructures (routes, énergie, numérique), qui représentent à eux seuls 37 % du budget du plan. Si ces infrastructures sont nécessaires pour désenclaver le territoire et créer les conditions d'une économie moderne, elles ne créent pas directement des emplois en grand nombre, surtout si les travaux font appel à une main-d'œuvre expatriée faute de de techniciens qualifiés disponibles localement. Le message pour les décideurs et les partenaires au développement serait donc : il ne s'agit pas seulement d'investir davantage, mais d'orienter ces investissements vers les secteurs où chaque dollar crée le plus d'emplois durables.
2. Un tissu d'entreprises locales dynamiques pour une création massive d’emplois
Le plan TC2030 accorde une place importante et à juste titre, au développement du secteur privé, à l'attraction des IDE et aux partenariats public-privé. Ces orientations sont essentielles -mais elles ne suffisent pas à elles seules, à garantir la création d'emplois à grande échelle.
La réalité du marché du travail tchadien impose une lucidité particulière sur ce point. En 2021, 95 % de l'emploi total relève du secteur informel et le taux de sous emplois s’élève à plus de 40% et un taux de dépendance économique de 2.2 selon les statistiques de l’INSEED. Dans ce contexte, attendre que les IDE et les grands PPP génèrent des emplois en nombre suffisant pour absorber les flux démographiques, c'est méconnaître la structure profonde de l'économie tchadienne. Au contraire, il faudrait compter en grande partie sur les entrepreneurs locaux pour développer une économie formelle : le commerçant qui structure sa boutique en entreprise formelle, l'éleveur qui accède à un abattoir moderne, la femme qui développe une unité de transformation du karité avec un accès au microcrédit.
Bien que TC2030 a intégré cette réalité dans plusieurs de ses programmes, entre l'ambition et l'impact, il y a certes le chemin. Ce qui manque encore, c'est l'écosystème : des centres de gestion accessibles dans les 23 provinces, des mécanismes de garantie bancaire opérationnels, des chaînes de valeur structurées qui permettent aux petits producteurs de vendre à des conditions décentes. Sans cet écosystème de base, les résultats en termes d’impact économique de ces investissements sont difficilement atteignables.
3. Le capital humain : un point de départ assez pessimiste
Toutes les ambitions du plan reposent sur une condition implicite rarement évoquée : qu’une main d’œuvre locale qualifiée soit disponible pour réaliser, opérer et maintenir les investissements projetés.
Le Tchad se classe au bas de l'échelle des pays de la CEMAC en matière de capital humain, avec un Indice de Capital Humain de 0,30 (Banque Mondiale), signifiant qu'un enfant né aujourd'hui n'atteindra que 30 % de son potentiel éducatif et productif à l'âge de 18 ans.
Les indicateurs d'éducation de base sont parmi les plus faibles d'Afrique subsaharienne. L'achèvement du primaire s'établit à 36% pour les filles et 45% (Banque Mondiale 2021) pour les garçons. L'accès à l'enseignement supérieur est ultra-masculin (81 % d'hommes), avec en plus d’orientation déconnectée du marché du travail. La population en âge de travailler disposant d’une éducation avancée ne représente que 3,6% de la main-d’œuvre (OIT), Ces chiffres ne sont pas de simples indicateurs sociaux : ils définissent en effet, le bassin dans lequel le système de formation professionnelle peut puiser. Impossible de former un technicien en électricité industrielle ou un gestionnaire de coopérative agricole sans un niveau minimum de compétences de base.
Le Programme 5 de TC2030 prend en compte ce défi et fixe des engagements concrets : développer une stratégie nationale de formation professionnelle sur dix ans, créer des structures d'orientation pour les métiers techniques, renforcer les partenariats avec le secteur privé pour la formation en alternance, et mettre en place une agence de régulation des organismes de formation privés. Ces orientations sont les bonnes. Mais encore, faudrait-il qu’elles surmontent un obstacle institutionnel de taille.
Le paradoxe des grands investissements
Il est utile ici de rendre ce défi concret. TC2030 prévoit de construire 7 000 km de routes, des usines de transformation de la canne à sucre, un nouvel aéroport à N'Djamena... Chacun de ces chantiers suppose des ingénieurs, des techniciens de maintenance, des opérateurs qualifiés. Si ces profils ne sont pas disponibles localement, deux scénarios se dessinent : soit les projets font appel à une main-d'œuvre expatriée - ce qui réduit l'impact sur l'emploi local et alourdit les coûts - soit ils sont réalisés avec une main-d'œuvre peu qualifiée, ce qui compromet la qualité et la durabilité des ouvrages. Dans les deux cas, le risque de voir émerger des « éléphants blancs » est réel.
4. La capacité d'exécution : le facteur déterminant
Derrière chacun des trois leviers précédents se cache la même question fondamentale :qui va exécuter, coordonner, et tenir les engagements dans la durée ?
TC2030 ne l'esquive pas. En effet, le plan prévoit explicitement une Unité d'appui à la mise en œuvre inspirée des delivery units du Rwanda et de la Côte d'Ivoire, avec des principes directeurs comme la recherche systématique de résultats, la flexibilité en fonction des financements, et un suivi rigoureux de la performance. Le plan reconnaît également les limites des initiatives précédentes, marquées par des objectifs imprécis, des données peu fiables, une coordination insuffisante et une dilution des responsabilités. Dans ce contexte, le renforcement des capacités des agents en charge de la mise en œuvre apparaît comme une condition préalable à la réussite du plan.
Par Mahamat Moussa Koumo, Économiste-statisticien
*Les opinions exprimées dans ce blog sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les positions du Groupe de la Banque africaine de développement ou de l’initiative EInA.
Références